I N D I G N E Z – V O U S

13 mai 2011

La terrasse de Zina

Publié par manseri dans Nouvelle

Annonceur du Réseau Publicitaire Africawin
Regie Publicite Afrique

Regie Publicite Afrique

La terrasse de Zina – par Kouti d’Alger – née à Maghnia (Algérie)
Auteur deux romans publiés chez Edilivre Aparis

Aujourd’hui est une belle journée, ensoleillée, radieuse. Il est clair que Zina est déjà accoudée sur le rebord de sa terrasse. Zina est très curieuse, elle est au courant de tous les potins du quartier ; c’est parce qu’elle s’ennuie – intellectuellement ? Ce n’est pas tout ; car elle a bien des charges chez elle, et sa maison est toujours impeccable ; c’est donc qu’elle doit passer beaucoup de temps à son entretien. N’empêche qu’elle est au courant de tout. La curiosité, de toutes façons, est inhérente au caractère humain ; c’est d’elle qu’on s’instruit, parfois qu’on sème la zizanie, et parfois qu’on avance…. Ceci est un autre débat.
Il y a les nouvelles inédites, les insolites, les habituelles, et quelquefois on ressort même les anciennes anecdotes.
J’ai toc toqué chez Zina….. Un deuxième toctoc….. Sonnerie !
- excuse-moi, j’étais dans la terrasse
- ce n’est pas grave, je suis juste venue t’apporter les épices marocaines dont je t’ai parlé
- hum ! rentre
- j’ai partagé avec toi ce que ma sœur a bien voulu me donner, après son retour du Maroc
Soit dit en passant, les épices marocaines mentionnées sont excellentes, tant pour une bonne soupe (la fameuse Harira) que d’autres plats.
- ça c’est le gingembre en poudre, ca c’est le carvi, et ça le kébèbe
- mon Dieu comme ça sent bon ; ça n’a rien à voir avec ceux que l’on achète ici
- ça dépend, parfois on trouve de bonnes choses, les Algérois sont spécialistes dans le mélange du ras-el-hanout
- rentre ; on va prendre un café, en même temps j’ai quelque chose à te dire
La terrasse de Zina est très agréable ; c’est presque un petit jardin, qui plus est domine un pan de la baie d’Alger, car Zina habite dans une vieille bâtisse rénovée, située dans le quartier de Notre Dama d’Afrique, comportant deux étages, dont elle, occupe les deux premiers (dont le rez-de-chaussée) pendant que son frère et sa femme logent dans le deuxième ; ils maintiennent une entente parfaite, car l’accès aux demeures de chacun est indépendant ; ce qui était avant une habitation dégradée est devenue un petit bijou brillant de mille fleurs et arbustes feuillagés. Au départ la demeure a été construite par une famille pied-noir ; le deuxième étage a été adjoint par la suite, quand les familles algériennes sont devenues trop nombreuses pour un espace exigu. Le mari de Zina et son frère se sont entendus pour partager la demeure ainsi. La terrasse de Zina donne aussi sur plusieurs habitations échelonnées sur la pente ; elle fait parfois des signes aux voisines, quand elles étendent leur linge, ou prennent leur café dans la cour de leurs maisons. Presque toutes les maisons de ce quartier ont été réaménagées ; quelques-unes dévoilent un trésor d’arrangement ; avec des moyens modestes, les habitants ont su donner à leur quotidien un charme particulier. Vous allez simplement prendre un café chez une voisine, vous en ressortez les yeux pleins de bonheur d’une convivialité retrouvée, et d’un service impeccable; plateau argenté, agrémenté d’un joli napperon brodé, cafetière et tasses en porcelaine, gâteaux faits maison avec un parfum incomparable. Un vrai régal, un vrai moment de détente dans un milieu d’une propreté sans faute. C’est ainsi que dans la terrasse de Zina, où justement je m’apprêtais à déguster un excellent café au lait, agrémenté d’un cake délicieux :
- tu te rappelles de Flèna
- vaguement
- si, la dame qui …………….
Zina me rapporta dans tous les détails une anecdote familiale riveraine, qu’il est inutile de rapporter, mais que je trouvai ahurissante de par la précision des faits, et l’intérêt qu’elle suscitait chez Zina ; je n’ai jamais osé le lui dire, mais franchement je trouvai parfois que sa curiosité dépassait les bornes, que c’était une intrusion par les commérages dans la vie privée des gens.
- chacun a ses problèmes, lui dis-je en conclusion, nul n’est à l’abri de quoi que ce soit
Zina a bien compris que je réprouvais un peu cette curiosité presque indécente, de par l’immixtion perpétuelle dans la vie des voisins ou des gens du quartier. Mais enfin, elle n’est pas méchante ; il faut reconnaître que le fait de prêter l’oreille encourage les ‘’commérages’’, mais souvent on ne peut pas faire autrement que d’écouter poliment, et même parfois, faire semblant d’acquiescer.
La nature humaine est ainsi faite ; tant qu’il s’agit que de commérages, ça passe encore. Les malversations, il faut avoir le courage d’y couper court.

J’ai cité la terrasse de Zina ; en fait c’est l’arrière-cour du rez-de-chaussée, et comme elle surplombe les hauteurs d’Alger, cette cour peut aisément être assimilée à une terrasse ; on y trouve toutes sortes de plantes, et les fleurs tel le géranium blanc, le jasmin, le hibiscus, un figuier, un oranger ; le tout admirablement agencé.
- maintenant qu’il va faire beau, je vais faire la cuisine en plein-air
- tu nous inviteras pour des brochettes, alors
- Inchallah !

Ma maison est située à quelques pas de celle de Zina. Elle aussi vient souvent me rendre visite ; c’est ainsi que l’on passe le temps, quand vraiment on n’a rien de pressant à faire. A part les emplettes quotidiennes, et la visite hebdomadaire du marché à légumes et viandes, celles qui n’ont pas d’autre occupation s’invitent chez les voisines. A part cela, il n’y a pas grand-chose pour les personnes qui ont peu à peu, volontairement ou pas, coupé avec leurs contacts. Heureusement moi, après ma retraite, et même bien avant, je me suis mise à l’écriture. …
Aujourd’hui, Zina a beaucoup à faire. Elle doit prêter sa maison à des voisins qui ont perdu leur grand-mère, dont l’habitation ne suffit pas à contenir des dizaines de femmes venues assister à la levée du corps – les femmes n’assistent pas à l’enterrement – Elle a réaménagé l’espace en vue d’accueillir un maximum de personnes ; voilà le génie de cette femme, prompte à épier, diligente aux actions d’appui et de ‘’logistique’’.
Les ‘’djanaza’’ (enterrement) exigent beaucoup de temps et d’argent pour les familles des défunts. A cette occasion, le rituel exige des pratiques religieuses et sociétales particulières dans les communautés musulmanes, Pour ce qui est des Algériens, les funérailles s’étalent sur une durée de trois jours au moins. Les musulmans affrontent la mort avec dignité en général, et tiennent le cérémonial comme un évènement faisant partie intégrante de la vie quotidienne. Cela ne veut pas dire qu’il se déroule sans douleur et sans larmes. Cet évènement fédère toute la communauté proche ; on se déplace de loin pour assister à l’enterrement, même de l’Etranger. La présence des parents et alliés se veut comme un soutien à la famille du défunt(e). Ils apportent aussi leur aide par des dons de produits de consommation, et par leur participation aux préparatifs des repas de circonstance.
Après le troisième jour, à l’occasion duquel un grand repas d’Adieu au défunt(e) est organisé, la maison se vide peu à peu, et gare aux solitudes……
Parlons des mariages, heureux événements, bien que la mort soit une réalité que nous sommes forcés d’assumer, et du déroulement somptueux des fêtes. Somptueux, même pour les moins aisés, les familles mettent toute leur fortune au service des mariés.
Justement Zina doit marier son fils cet été……
A suivre
Parlons des mariages, heureux événements, et du déroulement somptueux des fêtes. Somptueux, même pour les moins aisés, les familles mettent toute leur fortune au service des mariés.
Quand deux jeunes se connaissent, se fréquentent, et décident de se marier, les parents s’investissent totalement dans l’organisation du mariage. Il faut d’abord faire la demande officielle de la jeune fille, auprès de ses parents ; il y a un premier contact symbolique, qui rassemble les proches des deux futurs mariés, dans le domicile de la jeune fille. Puis un deuxième rendez-vous pour sceller le pacte, à travers des dons en nature tels que un cadeau en or, ou de valeur, des pâtisseries, des fleurs, des parfums si possible ; cela dépend des moyens du garçon, et de sa famille. Cela se passe en communauté réduite, en attendant le grand jour.
L’espace temps entre la demande et le mariage officiel varie selon les circonstances ; cela va de six mois à deus ou trois années pour diverses raisons. L’important c’est que la demande soit faite ; les coutumes sont strictes, il faut éviter autant que possible le qu’en dira-t-on, et puis la jeune fille est rassurée d’une union pratiquement certaine avec son heureux élu..
Pendant ce temps, si la date du mariage est fixée, les deux mamans ont beaucoup à faire, chacune de son côté. Même les papas, et généralement, les proches (sœurs, belles-sœurs, cousines, tantes, frères etc.). il faut déjà penser à contacter l’Imam pour la Fatiha (cérémonie religieuse obligatoire et profession de foi).sans cela, le mariage n’est pas valide religieusement. Cela se passe en principe au domicile de la mariée ; les hommes de la famille entourent l’Imam pour la Fatiha (verset d’ouverture du Coran) pendant que les femmes sirotent leur café dans un salon à part. Les époux sont unis du point de vue religieux. L’état civil a été auparavant consigné dans l’acte administratif de circonstance. Depuis quelques années, nulle Fatiha n’est consacrée si le mariage n’est pas déclaré à la mairie ; un nouveau règlement pour protéger la femme d’un éventuel remariage religieux de l’époux, à son insu.
Un repas, généralement du couscous assorti de généreux morceaux de viande, et une salade. Sans oublier les accompagnements sucrés…..
Ce n’est pas fini, il y a le rituel du henné
Chaque nouvelle mariée est soumise à ce rituel. Il peul être accompli dans la soirée qui suit la cérémonie de la Fatiha ; comme il peut être reporté à une date ultérieure, c’est selon. Ce soir-là, toujours au domicile de la future mariée, les femmes de la famille, les parents proches du marié, quelques voisines, et quelques amis sont invités au repas du henné. C’est après le dîner que le dispositif est mis en place ; plateau et accessoires en cuivre, cernés de rubans roses, pour les ingrédients nécessaires à la pose du henné. Selon les familles, il en est qui vont très loin dans le dispositif et les accessoires en recherchant toujours ce qui fera le plus sensation, comme il en est qui opèrent dans la plus stricte simplicité, cherchant avant tout à accomplir un cérémonial inscrit dans les mœurs depuis des générations.
La mariée, vêtue d’un apparat spécial, ayant la tête couverte d’un voile descendant sur le front, des bijoux traditionnels, un maquillage discret, tend la main droite pour la pose du henné, qui aura été préalablement humidifié grâce à l’eau de fleur d’oranger et un peu de sucre pour la chance ; le henné lui-même est consigné dans ce code de la chance et du contre-mauvais-œil. Puis la main gauche ; d’autres font même les pieds. On protège les mains et les pieds par du coton et des gants en satin, pour que le henné prenne. La mariée est sacrifiée pendant quelques heures sans pouvoir se servir de ses mains tout au moins. Mais enfin, c’est le bonheur au bout de la course, espérons-le !
Pendant la pose du henné, une parente est désignée pour chanter des louanges et souhaiter un bel avenir aux mariés et à leur famille, et donner des recommandations ; après chaque rime, les youyous fusionnent. C’est solennel et émouvant. Ça donne la chair de poule et l’envie de verser quelques larmes pour les plus sensibles.
La soirée est agrémentée de café et de thé à la menthe, accompagnés de pâtisseries ‘’fait maison’’ dont le spécimen-roi est le makrout au miel – gâteau de semoule et beurre.
Chaque région a ses recettes, comme partout ailleurs, mais désormais chacune d’elle s’est appropriée la produit de l’autre, la baklawa que l’on ne mangeait qu’à Constantine et sa région se retrouve à Tlemcen, tandis que le griwech de Tlemcen est servi dans les assiettes des Algérois et des Kabyles, et ainsi de suite. Sauf que chacune de ces régions se réclame de l’excellence de sa ‘’spécialité’’.
Zina avait elle-même célébré le henné de sa fille, un an auparavant, dans sa terrasse, qu’elle avait admirablement transformée pour la circonstance. Le service a été parfait, comme toujours chez elle, et sa fille très jolie dans sa tenue algéroise. Aujourd’hui, Nassima, puisque c’est d’elle qu’il s’agit, attend son premier enfant.
La prochaine suite, et la fin, fera l’objet de la description du mariage du fils de Zina, si les lecteurs le veulent bien.
Le mariage du fils de Zina
Rien que pour un petit café servi à ses amies, Zina frise déjà l’excellence dans la prestation.
- Zina, ne te casse pas la tête, nous ne sommes pas des étrangères
- Je n’ai rien fait de spécial, c’est le service de tous les jours
Et voilà le plateau argenté, et le service à café en porcelaine, joliment disposé sur un beau napperon, les petites serviettes brodées, les gâteaux succulents, les coupes de confiture qu’elle a préparée la veille, car il est hors de question pour Zina de servir de tels produits à ses invitées, s’ils ne sont pas faits-maison…..je le répète, c’est un moment de bonheur.
Zina est donc très affairée en ce moment, elle n’a presque plus le temps de se prélasser sur sa terrasse. Par contre, elle en a fait son lieu de vie, comme chaque année durant toute la belle saison. C’est là que tout se fait ; les repas du jour, les pauses déjeuner et dîner, sans oublier le café, et tous les travaux qui nécessitent de l’espace, comme par exemple le nettoyage de l’argenterie, ou le rembourrage des matelas et des coussins. Car chaque année, Zina et ses filles lavent tous les accessoires en tissu de la maison : les rideaux de toutes les chambres, les couvertures, les dessus de lit etc.… Sa terrasse est alors convertie en un séchoir parfumé, où l’on a de la peine à se mouvoir entre les pièces de linge étendues. Ça sent bon et ça donne envie de faire de même chez soi. Ce sont les plaisirs simples de la vie, malgré la tâche assez rude. Pour aller plus loin, je dirais que c’est un plaisir de glisser sous de bonnes couvertures bien propres, dès la saison fraîche. Zina a l’habitude, elle est nerveuse et dynamique. Tout de même, elle commence à présenter des signes de fatigue.
Cette année, en plus des activités quotidiennes, elle doit préparer le mariage de son fils. Ce n’est pas une mince affaire. Après avoir passé toutes étapes de la demande en mariage, et de la Fatiha (mariage religieux) pour lesquelles il a fallu faire des efforts et des dépenses, tels que les cadeaux préliminaires pour la future mariée, -montre en or par exemple, parfums de luxe, et les gâteaux aux amandes, il faut aujourd’hui penser au repas du marié, à la veille de la cérémonie, et à la fête grandiose qui rassemblera la famille et les amis. Et pour cela, Zina n’a pas l’intention de lésiner sur les moyens. Toutes ses économies et celles de son fils vont subventionner l’évènement. C’est ainsi que cela se passe dans notre société, encore de nos jours. La solidarité familiale est de mise, quelque soient les circonstances. A suivre (les préparatifs du mariage)
Les préparatifs du mariage
Le mariage traditionnel en Algérie s’inscrit dans la durée. La période annonciatrice est déjà source de joies, et la maison du mariage se pare de bruits, couleurs et odeurs festifs. La maison est nettoyée de fond en comble pour accueillir les invités, même si la fête se déroule le plus souvent dans une salle.
Antérieurement, les familles célébraient le mariage dans le domicile familial, et c’était une lourde tâche que de recevoir les parents proches parfois jusqu’à une semaine avant le jour décrété. Ils dormaient, mangeaient et buvaient pendant autant de jours qu’il fallait avant, pendant et après la fête. Heureusement, la plupart du temps, cela se passait en été, ainsi on s’accommodait des moyens les plus propices, parfois les plus aléatoires.
Zina, elle, ne s’accommode pas justement de l’aléatoire ; tout doit être bien fait, et tout le monde doit être bien reçu. Pour cela, elle a transformé sa terrasse en vaste salon, avec banquettes et fauteuils à l’appui, et destiné les chambres uniquement au coucher des invités. Parmi ceux-là, des parents vivant hors d’Alger, quelques amis, une sœur et un frère vivant à l’étranger, avec ‘’armes et bagages’’. Ils sont là depuis une semaine, avec leurs enfants. Tous sont heureux d’assister à la fête ; la charge est lourde, mais Zina, avec l’aide de ses deux autres filles non encore mariées, de ses sœurs, et de deux voisines venues donner un coup de main, s’en sortent bien. On se lève tôt pour assurer le petit-déjeuner des enfants et des adultes. Le plaisir des yeux commence tôt chez Zina, cafetières dégageant le sublime arôme du café, thermos remplis de lait chaud, madeleines et cakes à volonté ; fleurs et jasmins en parade ; mais on ne touche pas aux gâteaux de la fête, commandés pour la première fois dans une pâtisserie orientale, réputée à Bab-El-Oued. Pour les fiançailles de sa fille aînée ; Zina et sa voisine avaient tout confectionné elle-même : makrouts, cornes de gazelle, griouèches, dattes fourrées.
Pour le mariage de Rédha, évènement plus conséquent, réunissant un nombre presque incalculable d’invités (250 à 300 personnes, parfois plus), Zina a choisi cette solution, bien que plus coûteuse ; 300 gâteaux aux amandes et noix, de quatre sortes différentes, laarayaches, baklawas, knidlettes, m’khabez, pour mettre dans la boîte à offrir aux invités, sans compter les samsas au miel et les cornets fourrés offerts en fin de cérémonie, ces derniers ayant été façonnés par Zina et ses filles. Et ce n’est pas tout. Il y a les entrées à servir avec les boissons fraîches, ainsi que les dragées importées de Lyon grâce à sa sœur.

3 mai 2008

Renaissance d’un lieu

Publié par manseri dans Nouvelle

 

  

Ceci est une belle histoire, qui met du baume au cœur. 

Les jours se succèdent aux jours, sans que rien ne vienne casser leur monotonie. Cela se passe dans un petit pâté de maisons, loin de tout ; quelques vieilles personnes vivotent, les quelques jeunes s’ennuient à mourir, les jeunes filles attendent que la providence vienne leur tendre la main du mariage….. Seuls les enfants, parce qu’ils ne connaissent rien des jeux numériques, trouvent à s’amuser avec n’importe quoi qui leur tombe sous la main. Pour aller à l’école du plus proche des villages, ils faisaient quotidiennement des kilomètres à pied. Pour quelqu’un qui fait une promenade dans ces lieux verdoyants, l’endroit paraît magique, avec ses rivières, sa forêt, son pittoresque. Mais pour supporter les difficultés quotidiennes, il faut être né là-bas, ou n’avoir pas d’autre alternative.

L’eau courante n’existe pas ici ; l’électricité a été frauduleusement subtilisée à un poteau électrique, transitant par là pour fournir en énergie la ville de x. Puis un jour, le hasard voulut que la vie somme toute paisible de ces montagnards changea complètement de mode. Un généreux donateur, natif de cette localité, ayant fait fortune à l’étranger, a gardé de cet endroit les souvenirs d’une enfance pauvre, frugale, mais heureuse ; il voulut y revenir ; mais pas dans ces conditions. Il ne voulait pas non plus bâtir une superbe maison, qui serait une insulte au dénuement des lieux. Il vint pour revoir sa famille, et prospecter le terrain afin de contribuer à faire de ce petit hameau un trésor de villégiature. Toutefois il fallait d’abord convaincre les habitants d’une telle initiative, qui allait bouleverser leur existence ; certains voyaient d’un mauvais œil ce qu’ils considéraient comme une atteinte à leur tranquillité, héritée de leurs aïeux. L’homme approcha d’abord les quelques jeunes qui se montrèrent enthousiasmés à l’idée du changement ; les adultes se montrèrent plus réticents, mais on leur développa l’idée que d’abord toute la population de ce modeste bourg allait bénéficier de mesures incitatives à l’emploi et au bien-être. Et surtout, que les jeunes ne seraient plus tentés de ‘’descendre’’ en ville pour chercher du travail, que souvent ils ne trouvaient pas dans les cités surpeuplées ; au contraire, ils se trouvaient parfois livrés au désoeuvrement et à la débauche. Cet argument pesa fort dans les esprits de cette population habituée à une existence rude mais sereine, soucieuse de conserver les mœurs ancestrales.

Le projet partit de rien, et il fit un tout. Le monsieur en question se rapprocha de toutes les personnes susceptibles de l’aider ; on lui recommanda également de se rapprocher des autorités pour obtenir les renseignements nécessaires à son plan de réalisation ; celui-ci consistait en un programme d’urbanisation et de construction, se résumant en l’édification de logements, d’un centre de santé, d’une école, d’un service postal, de l’eau courante, d’une petite mosquée, d’un centre d’apprentissage pour femmes et d’une bibliothèque. L’urbanisation sera complétée par l’aménagement d’une route principale et de chemins asphaltés. Le ‘’bouche à oreille’’ fit son effet, car deux autres personnalités de la région s’intéressèrent au projet, et vinrent proposer leur assistance au parrainage.

Quelques six mois passèrent à contacter les organismes publics intéressés, pour obtenir les autorisations de l’aménagement du site. En fait, le gouvernement en place avait dans son plan d’urbanisation le développement des zones déshéritées, et cette initiative venait à point nommé pour le concrétiser dans cet endroit. Les trois bienfaiteurs financèrent toutes les constructions, et si la main d’œuvre vint des villes environnantes, on procéda à l’embauche locale en employant quelques jeunes désoeuvrés à la maçonnerie, et à des tâches diverses. Ils rayonnaient de satisfaction, pendant que les anciens observaient ce remue ménage, avec impassibilité parfois, avec incertitude pour d’autres, avec l’espérance d’une vie meilleure pour le reste. 

Au bout d’une année, tels des champignons sortis de terre, juste à côté des anciennes maisonnettes – c’était la condition des vieux de ne pas toucher à ces demeures chargées de souvenirs – s’élevèrent les premiers édifices. Cela incita quelques natifs du pays à visiter les lieux, et à s’intégrer dans des projets d’activités commerciales bien utiles aux habitants, longtemps dénués de tout, obligés de se déplacer loin pour acheter le nécessaire .

Beaucoup de curieux du voisinage immédiat vinrent constater de visu les travaux engagés et le changement opéré ; entre satisfaction, étonnement et frustration, les commentaires allaient bon train. Mais enfin, ce qui comptait pour l’heure, c’était que la transformation donnât de bons résultats, et surtout une satisfaction morale aux habitants du site.

 

A partir de là, les choses s’accélérèrent. Les ouvrages prirent forme, des magasins s’ouvrirent, le centre médico-social commença à fonctionner grâce au recrutement d’un personnel qualifié auquel on attribua des logements ; c’était là la plus grande réussite et le plus grand des bienfaits pour ces familles soumises aux aléas sanitaires. L’école ouvrit une classe, au grand bonheur des tous petits, qui se relayaient dans la journée en attendant que d’autres classes puissent fonctionner.

 

Ce qui n’était donc qu’un petit pâté de maisonnettes rudimentaires devint un ensemble urbain bien aéré et confortable ; les anciens, petit à petit, osèrent s’installer chez les leurs, dans les nouveaux appartements, ravis par les facilités domestiques telles que l’eau courante et l’électricité. On peut le dire, ce fut une renaissance, accomplie grâce à la générosité de quelques bienfaiteurs, à la bonne volonté des jeunes et moins jeunes, et à l’obligeance des autorités de la région.

 

Cela paraît être une utopie, et pourtant, dans un petit coin quelque part dans une montagne algérienne, ce qui n’était même pas un rêve devint une réalité tangible, accessible au toucher et au regard, et surtout, salutaire à bien des égards pour une population qui depuis longtemps, avait perdu jusqu’au sens de l’illusion.

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